De Chamba à Srinagar

Après le cauchemar, le cachemire…

 

On peut dire aussi : après le pire, le meilleur, après le cauchemar, le cachemire…

Je ne vous raconterai pas par le menu mon voyage entre Chamba et Srinagar, car ce serait trop long tant il y eut de mésaventures, et c’est déjà (presque) oublié au moment où j’écris ces lignes, tranquillement installé au bord du lac Dhal, le plus grand lac de Srinagar.

Dix-sept heures d’une route abominable, tantôt dans la plaine écrasée de chaleur avec plus de 55°, tantôt dans la montagne jusqu’à 2500m avec un jeune chauffeur-chauffard qui ne parlait pas un mot d’anglais et qui roulait comme un fou chaque fois que la route le lui permettait, ignorant en pleine montagne, les virages sans visibilité, dévalant les cols comme une voiturette de Grand Huit de fête foraine, et les grimpant avec la même hystérie. Même si la montée était moins rapide elle n’était pas moins périlleuse. Je ne peux pas vraiment dire que j’ai ressenti ce qu’on appelle de la peur. Je crois que j’étais dans un état second me disant à chaque virage : cette fois on est bon, je ne reverrai pas mon pays ni ma famille. Mais la peur au vrai sens du mot, non. Je guettais plutôt ses réflexes et sa capacité prodigieuse à jouer du volant pour redresser ses roues ou éviter le véhicule en sens inverse. J’étais surtout complètement assommé par une infâme musique indienne tonitruante, le même CD en boucle pendant dix-sept heures d’affilée. Non, non, je n’invente pas, je ne « grossis » pas les choses. Impossible de lui dire quoi que ce soit car il semblait hypnotisé par sa conduite. Et, finalement, je dois admettre qu’il fallait rudement bien savoir conduire pour accomplir cet exploit. Il ne m’a pas dit plus de  quatre mots pendant tout le trajet, vu qu’il ne parlait ni ne comprenait l’anglais. Les rares fois où il m’adressait la parole il le faisait en hindi, ou en ourdou. Je lui répondais – en français – : parle toujours mon gars, je comprends rien !

Mais le pire du pire ce fut les changements de températures entre la plaine et les cols ainsi que son impossible musique.

J’ai tout de même découvert une Inde que je n’avais encore jamais vue, c’est à dire de petites villes et des villages très pauvres avec des indiens d’une crasse incommensurable comme je n’en avais encore jamais rencontrés.

Sur notre route nous avons été arrêtés, par des bandits de grands chemins en embuscade. Je veux parler des policiers qui nous ont arrêtés à plusieurs reprises dans des endroits pas possibles, perdus en pleine montagne pour des infractions imaginaires, dont un excès de vitesse à un moment où la chaussée comportant plus de trous que de macadam, il roulait à 20 ou 30 km à l’heure. Et pour ne pas avoir à payer le PV pour la soi-disant infraction, il lui a fallu donner 100 roupies pour la poche de ces gredins de flics véreux. Le deuxième contrôle a été le pire. Il faisait déjà presque nuit, nous étions en plein orage spectaculaire sur une route de montagne qui me rappelait la montée vers le château du comte Dracula. Ils ont tout inspecté pour savoir quelle infraction ils allaient bien pouvoir inventer. J’ai même craint un moment qu’ils exigent que j’ouvre ma valise. Après plus d’une demi-heure de discussion ils l’ont laissé passer non sans l’avoir délesté des 100 roupies habituelles.

Il y eut aussi un arrêt assez long dans un garage pour « surchauffe » du moteur. Nous venions d’entrer dans l’Etat du Jammu et Cachemire, vers Jammu. En regardant le thermomètre du garage j’ai vu 60°. J’ai pensé que c’étaient des degrés Fahrenheit mais les secrétaires m’ont vite détrompé : No, sir, it is 60°C. Elles se sont évertuées à vouloir me rafraîchir, mais ce fut une pause hyper stressante au cours de laquelle on ne me disait rien et je me demandais si j’allais devoir rester dans ce patelin paumé, en attendant une hypothétique réparation. Mais ils ne faisaient que palabrer en tournicotant autour de la voiture qui fumait. Ils n’ont même pas ouvert le capot ! Je n’ai vraiment rien compris à ce qui se passait. Nous sommes repartis sans qu’ils n’aient fait quoi que ce soit à la voiture.

Le délai de route prévu était de onze heures, ce qui n’était déjà pas mal, mais entre ces arrêts intempestifs et une circulation incroyable de voitures de touristes indiens en route pour le Cachemire et de centaines et centaines de camions énormes à la queue-leu-leu, si mon chauffard n’avait pas roulé comme un cinglé, se faisant interpeller méchamment par les autres, je crois que nous aurions mis vingt heures. Le bouquet final fut deux heures pour faire les huit derniers kilomètres avant Srinagar, pris dans une inextricable toile d’araignée de véhicules qui TOUS voulaient passer, et passer LE PREMIER ! Mon driver s’est même aventuré en quatrième file sur une route n’en permettant que deux, une pour chaque sens, en sorte qu’il a fini par bloquer la circulation en sens inverse et que, furieux, aucun autre véhicule ne le laissait réintégrer la bonne file. Pour la première fois depuis toutes ces années en Inde, j’ai vu arriver un type hurlant sorti d’une voiture en sens inverse qui voulait lui casser la figure, à travers la portière par la vitre ouverte. Et mon gars est resté de marbre, pas un mot, pas un geste. J’ai cru qu’il avait flippé, mais non, une demi-heure plus tard il recommençait un peu plus loin.

Nous avons rejoint mon hôtel à 23h au lieu de 18h, car une fois entrés dans Srinagar, il nous fut impossible de trouver l’établissement !!! Personne ne le connaissait. Pour agrémenter la sauce, ni lui ni moi n’avions de réseau téléphonique pour appeler l’hôtel et demander où il se cachait. J’ai appris plus tard qu’aucune carte sim de quelque fournisseur que ce soit ne peut fonctionner au Cachemire, soi-disant pour des raisons de sécurité. Ils ont un système de téléphonie à part pour les locaux.

J’étais exténué, car, bien sûr, sa fichue musique ne s’est pas arrêtée une seconde ! Non, mais imaginez le même CD stressant pendant dix-sept heures d’affilée. Je lui disais en anglais : mais, p….., entre dans n’importe quel café, hôtel ou restaurant, explique notre situation, et demande qu’on te permette de téléphoner. Mais non, il restait sur sa position : cell phone not working ! car il ne comprenait pas ce que je lui disais. Et soudain, ô miracle, un passant a spontanément proposé d’appeler l’hôtel avec son propre téléphone, ce que je voulais faire depuis une heure.

Nous ne risquions pas de le trouver, car si l’adresse était exacte, pour y parvenir il fallait prendre une barque pour le rejoindre sur la rive opposée du lac.

Enfin, le propriétaire est arrivé, tout aimable et accueillant. L’autre m’a demandé son règlement : 2000 roupies de plus que le prix convenu avec son patron et qu’il m’avait demandé de lui verser dès le départ de Chamba. J’ai hurlé un tel NON ! – en français – que tout le monde s’est retourné y compris toute une embarcation de touristes indiens qui regagnaient aussi l’autre rive, morts de rire !!! Le propriétaire de l’hôtel est intervenu en lui disant que j’étais épuisé et qu’on verrait ça le lendemain quand je serais reposé.

Et, sans autre forme de procès, il a donné un grand coup de pagaie laissant le gamin sur le ponton, éberlué, se demandant pourquoi j’étais si en colère. Mais le lendemain il avait disparu.

Toutefois ce n’était pas encore fini.

D’abord, j’avais réservé une chambre dans un hôtel et non dans un house-boat et je ne comprenais pas cette histoire de barque, typique de Srinagar, (shikhara), utilisée habituellement pour gagner les chambres en  house-boat. Mais je ne pensais qu’à me doucher et me coucher. Or, en arrivant dans ma chambre, elle m’a semblé être une horreur. Et pas d’eau chaude.

– On va t’apporter un seau d’eau chaude. A cette heure-ci, il n’y a plus d’eau chaude, mais dès demain matin tu en auras au robinet…Tu as dîné ?

– Non, mais je veux dormir, je suis épuisé, j’ai pas mangé non plus à midi, ni pris de petit déjeuner.

Le chauffeur s’était arrêté deux ou trois fois pour manger, mais j’avais été bien incapable d’en faire autant dans ces immondes dhabas de bord de route. Et pourtant je ne suis pas chochotte et j’aime bien manger dans des gargotes.

– Quoi, tu n’as rien mangé depuis Chamba ?

– J’ai mangé 6 bananes et un sachet de chips, ça suffit.

– Je ne vais pas te laisser te coucher sans manger !!! Pendant que tu te douches je te prépare un petit repas et je te l’apporte dans ta chambre !

Voilà, c’est le moment charnière où l’on bascule du cauchemar au cachemire.

L’accueil légendaire des cachemiri fait chaud au cœur, surtout dans une pareille situation. Et c’est ainsi qu’à minuit, levé depuis 5h, j’ai pu me coucher, douché à l’eau chaude, et l’estomac rempli d’un plat de riz avec des légumes délicieusement épicés, précédé de crudités en entrée que j’ai avalées sans rechigner et sans commencer à me poser des questions sur la nature exacte de l’eau dans laquelle ont été lavés concombres et tomates. Après tout, j’ai de l’imodium et du flagyl dans mes bagages !

Un petit « réveillon » qui ne m’a même pas été facturé.

 

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