Les abricots et les roses trémières

de Tingmosgang

 

 

Nous avons choisi de faire une halte de plusieurs jours à Tingmosgang (prononcer Témisgang) afin de pouvoir randonner tout autour à la journée.
Marcher, oui, nous adorons, mais nous ne faisons pas un Marathon.
Prendre le temps de savourer.

Nous imprégner de ces paysages, des fruits, des fleurs, des couleurs de terre et de rocs mêlées au bleu éblouissant du ciel.

J’écris depuis un jardin, planté d’abricotiers chargés de fruits dorés et fleuri de roses trémières de toutes les couleurs. J’ignorais que ces fleurs si abondantes dans ma région venaient d’Asie. Issues probablement de graines rapportées par missionnaires et voyageurs occidentaux, comme les épices.

De nombreuses espèces de nos rosiers dits « anciens » si parfumés et hauts en couleur sont originaires de l’Inde. J’en ai admiré les différentes nuances allant du blanc au rose foncé presque parme, en passant par le jaune vif, et respiré leur parfum envoûtant. Cultivés quelquefois, mais le plus souvent ils surgissent à l’état sauvage, en pleines pierrailles arides, voisinant avec les lavandes locales et les chardons en forme de boules de neige.

Nous sommes dans un village complètement perdu où règne une paix champêtre extraordinaire. Pas un bruit sinon celui du torrent, des appels de quelques dzhos ou dzos ou tsos (hybrides de vache et Yak), chèvres ou moutons, dans une guesthouse particulièrement paisible et vide d’occupants à part nous deux…

Et ne voilà-t-il pas que vers 13h a débarqué un groupe d’au moins 12 ou 15 randonneurs français qui ont squatté toutes les chambres d’un coup !

Pourquoi faut-il que les gens, quelle que soit leur nationalité, quelle que soit la nature de leur groupe, se croient autorisés, dès lors qu’ils sont plus de deux ou trois, à avoir le verbe haut et la langue bien pendue sans se soucier des autres qui occupent aussi le même espace : restaurants, hall et couloirs d’hôtels, musées et monuments, boutiques, train, avion – ça c’est le pire, demandez aux hôtesses -.

Hier nous avons parcouru le village et ses alentours, seuls parmi les habitants qui vaquaient à leurs occupations. Pas une boutique, même pour acheter de l’eau en bouteille. Evidemment, ici on boit l’eau des sources et cascades. Même moi j’en boirais si je m’écoutais tellement elle est pure et cristalline : aucun pesticide, aucun engrais chimique. Et l’on vit des produits du terroir. Pour le superflu, on va au village plus bas avec le bus ou ce dernier apporte les denrées commandées la veille au chauffeur.

Aujourd’hui, il s’agit du même village et nous ressentons l’impression d’avoir été téléportés ailleurs : des dizaines de touristes déambulent dans les rues, comme à Leh, en groupes, en procession, pour ne pas dire en troupeau, désœuvrés, l’air de s’ennuyer à mourir.

D’où sortent-ils ?

Nous venons de découvrir la réponse : un peu à l’écart du village, un hôtel de luxe vient de s’installer. Et comme je suis fouineur dans ces cas-là, je dis à Johny :

– Viens on va jouer les innocents, on va se mêler discrètement à eux et écouter les conversations.

Comme mon ami est bien typé indien et que votre serviteur a l’air d’un lama qui aurait jeté sa défroque aux orties, ils ne nous prêtent pas attention, pensant que nous sommes indiens tous les deux et que nous faisons partie du « décor ». Mais je m’amuse beaucoup à écouter les échanges – en français – d’un groupuscule à l’autre et je comprends qu’il s’agit de bus-charters qui les trimballent en circuits organisés de villages en monastères depuis Leh pour certains, depuis la France pour d’autres. A un prix exorbitant, selon ce que j’entends.

Mais ils n’en ont aucune conscience.

Tant mieux pour eux s’ils sont contents.

Circuit soi-disant culturel avec le label « découverte de terres inconnues« .

En deux semaines, ils auront bouffé du kilomètre et du monastère à n’en plus pouvoir supporter un seul de plus… Ils n’auront rien vu du Ladakh authentique, mais ils pourront proclamer « J’AI FAIT » le Ladakh.

L’année prochaine, ils « feront » le Pérou en 8 jours ou l’Amazonie en 5… Le tout en hôtels de luxe, avec piscine – indispensable, la piscine -, baladés dans des boutiques acoquinées avec les Tour Operators, et ils seront heureux.

A chacun son voyage.

Mais pourquoi débitent-ils tant d’inepties sur le pays, les autochtones, les coutumes, le bouddhisme ?

Voyage culturel ? Mon œil !

Ils n’ont rien lu avant de venir et ce n’est pas le petit fascicule qu’on leur a distribué à Roissy en salle d’embarquement – Si, si ! Je l’ai vu, de mes yeux vu -, qui va beaucoup les éclairer.

Il y a quelques jours un papy disait à sa mamy en voyant la photo d’un enfant-lama dans un temple : c’est le futur Dalaï-Lama !!!

Mort de rire, le Marien !

On croit rêver, non ?

Sans même se pencher sur la question de la réincarnation.

Bon sang, mais on lit un peu, on se documente un minimum avant d’entreprendre ce genre de voyage !

Ce sont ceux-là mêmes qui aussi pourrissent les mentalités en jouant les bienfaiteurs, riches avec un euro valant presque 80 roupies cette année, en distribuant des pourboires complètement disproportionnés, offrant des stylos et des bonbons aux enfants ou des roupies aux personnes qu’ils photographient, souvent sans même leur demander si elles sont d’accord pour être photographiées.

Liste non exhaustive des erreurs à ne pas commettre.

Pour en revenir au Ladakh, partout nous sommes accueillis par des « julay » (prononcer Djulé) lancés par des hommes, des femmes, des enfants, des vieillards, des paysans très pauvres ou de simples passants.

Julay signifie tout à la fois bonjour, au revoir, merci et plein d’autres nuances amicales et sympathiques. C’est un peu comme le dodelinement de tête des indiens.

Dans quelques années, ce sera fini.

Les enfants accueilleront les touristes par des : « pen, pen », « chocolate », « sweets », « bonbons » – car ils auront appris le mot -.

Voici les effets pervers des distributions de crayons, stylos, bonbons et autres sucreries administrés aux enfants sans discernement. Bien sûr ceux qui donnent ainsi sans compter se pensent « généreux », sans mesurer les conséquences de leurs dons. Le mal est déjà installé dans bien des secteurs touristiques. Et il n’est pas rare qu’après les sourires et autres démonstrations d’amitié, si on ne répond pas à leurs attentes, ce soient des insultes qui fusent, quand ce ne sont pas des jets de pierres…

Si les enfants vous émeuvent, allez donc dans une école et donnez aux enseignants. Ils sauront redistribuer à bon escient.

Il en est exactement de même avec les adultes pour les photos.

On se fait piéger.

Ils demandent d’abord à être photographiés, puis ensuite ils tendent la main… et vous insultent et protestent si vous ne donnez rien

Quant aux généreux pourboires, il est bon de se renseigner auprès d’indiens locaux. Ne pensez pas « euro », nous sommes en Inde, pas en France. Pensez roupie et valeur locale de ce que vous donnez. Quand vous offrez 50 roupies de pourboire dans un restaurant moyen, c’est presque comme si vous laissiez 50 euros chez nous pour un malheureux café-croissant.

Donneriez-vous 20, 30, 50 euros à un des nombreux « j’ai faim » installés à vie sur le même trottoir ?

Il existe une sorte de consensus des TIP (pourboires). Pour un thé, on donne tant, pour un repas, tant, et pour un taxi qui vous a baladé toute une journée ou plusieurs jours c’est encore autre chose. Mais JAMAIS POUR UNE COURSE en ville que ce soit taxi ou rickshaw, sauf s’il s’est passé quelque chose d’exceptionnel qui le justifie.

Par exemple une fois, j’avais oublié mon sac avec tout mon argent et mes papiers dans un magasin. Quand je m’en suis aperçu, nous étions déjà loin. Le taxi a fait demi-tour illico, il était anxieux comme s’il s’agissait de son propre sac. J’ai récupéré mon sac et, arrivé à destination, il m’a compté le prix convenu. J’étais éberlué par ce désintéressement. Inutile de préciser que j’ai été très généreux et heureux quand j’ai vu ses yeux brillants de joie et son sourire.

Un jour, je donne 20 roupies à un gamin pour un service rendu. Sourire illuminé en retour, mais remarque de Johny après coup :

– Tu ne lui as donné QUE 20 roupies ? Il FALLAIT lui donner 50.

– Ah oui ? Alors pourquoi tu ne les lui as pas données toi ? Combien tu donnes toi dans ces cas-là ?

– Moi je ne donne rien. Je suis indien. C’est pas pareil.

NO COMMENT.

Par moment je me dis que Johny si gentil soit-il, si correct et désintéressé soit-il ne peut s’empêcher d’avoir de moi l’image d’un mec plein aux as qui dépense sans compter, pour qui l’argent n’a pas de valeur.

Alors, merci pour eux de contribuer à ne pas pourrir les mentalités.

Au Ladakh, et bien souvent ailleurs en Inde, on ne dîne pas avant 20h/20h30, parfois même 21h dans les guesthouses. Et notre hôtesse ne déroge pas à la règle. Car la plupart du temps la famille prend aussi son repas au même moment. Or, ce soir, son mari vient de toquer à la porte – il est à peine 19h – pour annoncer que le dîner est prêt. Tout simplement parce que les français ont dû réclamer leur repas à 19h !!!

&ù^)§ù$, merde ! mais adaptez-vous au pays au lieu de demander aux ladakhi de s’adapter à votre propre rythme de vie !!!

Je sens que le repas ne va pas être triste.

Johny fera ses civilités en bon indien qu’il est tandis que je ne décrocherai pas une parole et jouerai les autistes.

De toutes façons, j’ai répondu au propriétaire que 19h c’est trop tôt !!!

– No problem, sir, you can have dinner at 8pm as usual.

Nous nous sommes pointés à 20h dans la salle à manger qui est en quelque sorte une extension de la cuisine – une cuisine d’apparat – avec de très beaux ustensiles traditionnels divers, la plupart en cuivre, voisinant avec des fleurs artificielles aux couleurs criardes et une jolie vaisselle moderne clinquante.

Ils étaient encore tous là à papoter et rigoler.

J’ai eu un recul affreux.

Mais ne me jugez pas, c’est le fait d’entrer dans une salle, bien après tous les autres, et devoir me mêler à la conversation et subir les traditionnelles questions.

Comme notre hôtesse passait juste à ce moment-là et nous engageait à entrer, elle a eu un instant d’immobilité et nous a demandé spontanément si nous préférerions prendre notre repas avec eux, dans leur vraie cuisine.

Comme les jours précédents, a-t-elle ajouté.

Je ne me le suis pas fait dire deux fois.

Vraie, la cuisine, c’est moi qui le précise.

Ici, la vaisselle, les casseroles, les poêles, louches, écumoires, passoires, tout un attirail noirci de fumée, ont des heures de vol et sont accrochées aux murs ou posées sur des étagères, au dessus du fourneau.

Ici pas de décorum. Il s’agit d’être pragmatique.

Nos hôtes étaient absolument ravis que nous nous soyons joints à eux.

Nous avons d’autant plus apprécié l’invitation que ce soir il y avait toute une smala de famille avec des bébés et petits enfants dans tous les coins de la pièce.

L’un au sein, un autre avec une tétine à la bouche, deux autres qui jouaient à même le sol en se chamaillant et hurlant de rires joyeux. Tandis qu’une maman était occupée à changer la couche du petit dernier. Mais dans ces réunions de famille, il y a toujours le petit timide qui boude dans son coin, jouant les Marien offusqué, faisant bien savoir qu’il n’apprécie pas du tout, mais alors pas du tout, les intrus…

Et qui finira cependant par être le plus expansif, le plus intéressé/intéressant, le plus bavard, des enfants.

Marien, quoi, une fois la glace fondue.

Nous avons dégusté de succulents momos, faits « maison » qui ne ressemblaient en rien à ceux que nous pouvons manger dans les restaurants et dhabas de bord de route.

Et quand il n’y en a plus, il y en a encore…

Qui surgissent d’une marmite gardée au chaud.

Tous assis par terre sur des tapis. Moi, à genoux, les fesses sur les talons comme une vieille geisha aux articulations rouillées.

Ça existe, ça une vieille geisha aux articulations rouillées ?

C’était extraordinaire et pourtant nous n’avons guère parlé, – l’obstacle de la langue – mais nous étions en communion. Certains silences et sourires valent mieux que des propos insipides.

Pour revenir à notre groupe de touristes et rassurer Céline, j’ajouterais qu’il m’est arrivé plus d’une fois d’être ainsi réservé, voire crispé, en débarquant dans une salle occupée par un groupe de touristes, et au bout d’un instant de me sentir en phase avec eux et deviser comme si nous nous connaissions de longue date. Et alors, là, pour peu que j’aie bu le petit verre de la convivialité, quand je commence à parler, on ne m’arrête plus.

Bien sûr qu’il y a plein de voyageurs sympas et intéressants !!!

Il suffit de tomber dessus.

Mais quelquefois c’est aussi d’un ennui mortel. Non ?

Une autre attitude qui m’horripile :

Souvent, ce genre de touristes s’adressent avec condescendance aux populations locales, surtout dans les coins perdus, comme des civilisés qui auraient affaire à de gentils sauvages. Plus exactement comme ces gens qui parlent à des enfants comme s’il s’agissait de débiles mentaux, au lieu de leur parler normalement. On peut très bien converser avec un ladakhi ou un indien pauvre de la campagne reculée, sans lui parler gnangnan comme s’il était abruti. On peut très bien exprimer sa sympathie sans utiliser ce ton.

Ce sont eux qui paraissent débiles !!!

Ce soir nous sommes montés avec le chauffeur dans un minuscule village isolé dans la montagne, pensant redescendre à pieds. En plus du paysage, je souhaitais faire une petite visite à Tsewang, ce ladakhi d’origine pauvre qui a fait des études, est devenu vétérinaire – d’après ce que j’ai compris -. Il a épousé une suédoise, ils ont fait 3 enfants et…

Elle est retournée en Suède avec les trois enfants.

Tsewang, que j’ai connu chez Norboo et Dolma, est revenu dans son village natal pour reprendre la maison et gérer la petite propriété de son père comme ce dernier le lui a fait promettre sur son lit de mort…

Ah les terribles promesses exigées à la dernière extrémité !

J’ai souvent expliqué aux personnes endeuillées que j’accompagnais : Ne vous sentez pas obligés et liés par la promesse faite.

Avant son dernier soupir le mourant est vivant et pense en tant que vivant.

Une fois mort, soit il n’y a rien après la mort et alors là on s’est tous plantés ou alors il y a une autre vie et dans cette vie là, le défunt se fiche éperdument de nos promesses et considérations de vivants de ce monde.

Et donc voilà Tsewang enchaîné à son village pour une promesse faite à un mourant…

Et la Suédoise repartie dans l’intérêt de ses enfants…

Une vie brisée pour une promesse à un mourant…

Il était heureux de me revoir. Tant et si bien qu’après café, thé et whisky, il était bien tard et notre chauffeur nous a déconseillé de redescendre à pieds car la pluie menaçait et la nuit n’allait pas tarder à tomber. A cette altitude, il fait nuit noire à 19h et même 18h30. Trop dangereux. Non à cause d’un risque d’agression mais de celui de glisser, tomber dans un fossé, un ruisseau ou un ravin… Surtout si l’orage grondant éclatait.

Johny insistait pour redescendre à pieds. Mais le chauffeur refusa d’accéder à sa demande. En effet, quoique redescendus rapidement étant véhiculés, nous sommes arrivés à la nuit et très vite des trombes d’eau se sont abattues sur le chemin.

 

 Cliquez sur les vignettes pour les voir en grand format

 

 

 

 

 

 

 

 

Nous utilisons des cookies pour vous garantir la meilleure navigation sur notre site. Si vous continuez à utiliser ce dernier, nous considérerons que vous acceptez l'utilisation des cookies. plus

The cookie settings on this website are set to "allow cookies" to give you the best browsing experience possible. If you continue to use this website without changing your cookie settings or you click "Accept" below then you are consenting to this.

Close