Mon arrivée à Delhi en juin 2013

 

Delhi !!!

Dans le désordre, en vrac. D’abord la chaleur !!! Il fait entre 45 et 53° (au soleil). Mais il y a peu d’ombre ici (et beaucoup de poussière). Quand je pense que j’ai chauffé ma maison jusqu’à la veille de mon départ…

J’ai fait un excellent voyage avec Oman Air dans un avion quasiment vide : pas plus de 70/80 passagers sur 250/300. Du coup les hôtesses et stewards n’étaient pas stressés et étaient aux petits soins. Le voyage de jour est toujours plus sympa. La nuit les compagnies profitent que les gens dorment pour lésiner sur les repas et services à bord. De jour, on n’arrête pas de vous servir à boire et à manger.

En revanche, voyage fatigant car je suis arrivé le soir à Muscat où j’ai dû attendre le vol en correspondance pendant quatre longues heures, suivies de quatre autres en vol de nuit. Autrement dit 24h sans fermer l’œil.

Mon arrivée à Delhi m’a surpris par la rapidité et la facilité des démarches de contrôle des papiers. On entre à Delhi comme dans un moulin comparé à Bangalore, Chennai ou le minuscule aéroport de Kochi où l’on m’a ennuyé pendant des demi-heures interminables lors de mes précédents voyages…

Mais j’étais épuisé et éreinté par 24h de voyage précédées d’une nuit de cinq heures de sommeil puisque j’ai dû me lever à 3h pour partir de chez moi.

Malgré la climatisation de l’aéroport, la chaleur était au rendez-vous et j’ai éclusé deux ou trois litres d’eau. Car arrivé à Delhi à 7h, il fallait attendre 16h15 pour le départ du bus pour Mandi, à 800 mètres d’altitude, en espérant sinon plus de fraîcheur, du moins une chaleur moins torride (50° quand j’ai franchi les portes de l’aéroport). La mousson n’est pas encore arrivée.

Et alors, le voyage démarre sur les chapeaux de roues au niveau des sensations et des émotions. J’ouvre tout grand mes yeux, mon nez, et mes oreilles : TOUT EST LÀ !!! Je ne suis plus orphelin, je retrouve Mother India avec tout ce qu’elle promet de meilleur et… de pire.

D’abord le taxi « pré-paid » qui sent le gredin à 100 lieues à la ronde, et avec qui je commence à m’engueuler. C’est plus fort que moi quand ils se mettent à me prendre pour un imbécile. Pré-paid taxi, bien sûr, mais calculé d’après le « secteur ». Je l’ai compris très vite : il ne connaissait ni la rue,  ni la compagnie de bus, ni l’adresse exacte du boarding point.

Bonjour l’angoisse !

Il m’a déposé n’importe où, dans une rue grouillante de gens et de petites charrettes de vendeurs ambulants, par une chaleur abominable, en me disant : voilà, c’est là, en me montrant n’importe quelle boutique qui n’avait rien à voir avec une éventuelle agence de bus.

Il ne veut rien savoir pour se renseigner sur la rue où je dois retrouver mon bus. Mais il me réclame son TIP (pourboire). Va te faire voir, gredin !

Et me voilà remontant la rue avec mon lourd sac à dos, mon lourd sac photo et ma lourde valise à roulettes, en évitant les crottes de singes et les bouses de vaches.

Welcome to Delhi qu’il m’avait dit quand je suis monté dans son taxi dégueulasse de crasse et sans la clim annoncée.

Quand j’ai quitté la France, rien ne me paraissait lourd, mais sous 50°, avec la fatigue et le manque de sommeil, j’aurais eu envie de me ruer dans le premier taxi propre pour me faire conduire à Mandi en voiture et en finir avec cette chaleur et cette fatigue. Mais une petite voix intérieure m’a murmuré : fais pas le con, tu ne vas pas commencer, hein ? D’ailleurs regarde bien autour de toi, tu es dans un quartier misérable, où il n’y a pas le moindre taxi, ni propre, ni sale, mais seulement des rickshaw à moteur pétaradant, ou à pédales épouvantablement crasseux !

Je prends donc mon courage à deux mains et avise le premier rickshaw-wallah qui se trouve devant moi. Un petit vieux à l’air bonasse (et il l’était !). Je lui montre l’adresse. Flûte ! Il ne sait pas lire. Je baragouine le nom de la rue, et, ô miracle, il me comprend. Encore un coup de mon ange gardien. Mais il se contente de me répondre : c’est pas loin, tu vas tout droit et puis tu tournes à droite, puis à gauche et encore à droite (ou quelque chose comme ça) et tu vas tout droit au bout de la rue. Bien sûr, je n’ai rien compris à ses explications et il ne se doute pas que je suis accablé de fatigue et de chaleur.

  • Non, non, tu m’amènes.
  • OK, mais c’est pas loin.
  • Pas grave. How much ?
  • Je vais mettre le compteur !

Quoi ? J’ai bien compris ? Un  rickshaw-wallah qui m’annonce qu’il met son compteur en route, dans un quartier aussi pourri ? Je rêve ?

– Non, non, tu ne rêves pas. C’est moi ton ange gardien qui lui ai soufflé cette solution, tu m’as l’air tellement paumé mon pauvre vieux !

Et heureusement, car nous n’avions pas du tout la même notion de la distance. Ça m’a paru être au diable. Et vas y que je tourne à droite, et à gauche, et encore, et encore… Je me serais complètement perdu. Et à l’arrivée, il me demande seulement 25 roupies + 10 roupies pour les bagages !!!

Je me demande si nous sommes bien au bon endroit, car il n’y a pas la moindre agence de bus, pas le moindre arrêt, pas une boutique, seulement des bâtiments d’habitation d’une misère phénoménale. Renseignements pris auprès de trois ou quatre personnes différentes (pour être sûr d’avoir une réponse exacte), oui, oui, c’est bien là, et le vieux rikshaw-wallah s’en va…

Bien, voilà la première étape franchie.

Mais il n’est que 14h et le bus ne sera là qu’à 17h me dit un gars qui vend des boissons douteuses à base de menthe fraîche. Un autre, qui vend des beignets peu engageants, confirme. Ce qui est sympathique c’est leur extrême sollicitude, eux si pauvres face au touriste propre et bien vêtu qui pue la « richesse » autant qu’eux leur pauvreté. Je leur dis que ma réservation annonce un « boarding » à 4h15 pm. Ils semblent éberlués : Ça doit pas être le même bus !  Ouh là, je recommence à flipper. Est-ce que je suis bien au bon endroit ? Est-ce qu’un bus de luxe va bien passer par là et s’arrêter là ?

Conciliabules.

Je suis l’attraction. Chacun donne son avis.

Toujours en traînant valise et sacs, je rentre dans la cour du bâtiment qui est mentionné sur mon papier comme point de repère. C’est une sorte d’ashram ou quelque chose comme ça, genre centre de bienfaisance pour les « intouchables ». De fait, un nombre impressionnant de miséreux n’ont cessé d’y faire des allées et venues. Oui, oui, c’est bien ici me dit le « gardien », et de sortir pour m’indiquer où le bus doit s’arrêter. Tu n’as qu’à t’asseoir là, à l’ombre, déclare-t-il en me montrant une sorte de pierre rectangulaire (servant de banc ?) posée devant le mur.

Je demande à tous ces gars où je peux acheter de l’eau. Ils m’indiquent une misérable charrette face à une minuscule et tout aussi misérable échoppe devant laquelle gît un infâme sommier métallique. J’achète mon eau, bouteille dégueulasse sortant, dégoulinante, de la glacière de camping, mais sous le bouchon scellé, le goulot semble propre. De toutes façons, je n’ai pas le choix. Ce n’est pas le moment de faire ma chochotte. Je bois goulûment. Une adolescente en haillons assise sur le sommier m’invite à m’asseoir auprès d’elle. Non, non, merci, ça va. Tous rigolent. Ils ont compris !

Je retourne à l’endroit indiqué comme étant l’arrêt du bus, et m’écroule plus que je ne m’assieds sur la pierre en question. Au bout d’une demi-heure, je commence à percevoir une puissante odeur d’urine ancienne. Rigolez pas ! Le mur sert d’urinoir public à tous ces pauvres type et la pierre sur laquelle je suis assis en est le réceptacle. Mais par cette chaleur, l’urine est sèche donc je n’avais rien remarqué. Mais l’odeur, tu ne peux pas l’ignorer.

Eh bien tant pis, le mal est fait, j’y suis, j’y reste ! Je ne vais pas rester planté debout pendant 2 heures.

D’ailleurs, je suppose que si le boarding time est à 16h15, le bus sera là à 15h45…

Je suis encore bien innocent malgré mes presque 30 mois de séjours en Inde. Et j’attends, et j’attends… A 16h 10 toujours pas de bus et je suis apparemment le seul passager à attendre là.

Je regarde ma montre sans arrêt. J’envoie un SMS à chacun des trois numéros qui figurent sur mon papier. Aucune réponse. Je me décide à téléphoner. Le premier numéro n’existe plus, le deuxième ne répond pas. Enfin le troisième décroche mais ne comprend rien ni moi non plus. Je m’en doutais. Un des mecs crasseux à faire peur s’approche et me dit : tu n’as pas un numéro de téléphone à appeler sur ton billet ? Je peux appeler pour toi.

C’est là que tu ressens un maximum d’émotion devant cette gentillesse de la part d’un mec que la misère pourrait conduire à être méprisant, indifférent, voire teigneux vis à vis du touriste « nanti ». Je lui indique le numéro, il appelle et me dit : T’inquiète pas, c’est bien ici, il va arriver.

Enfin, à 16h20, un couple d’indiens débarquent d’un rickshaw. Même bus. Ouf, c’est bien le bon endroit, je ne suis plus seul !

L’horloge tourne. Peu à peu les gens arrivent. Bon sang, mais ils n’ont pas peur de rater leur bus en venant à la dernière minute ?

Jusqu’à plus de 17h30 les arrivées se sont succédées. Une majorité de touristes indiens, mais aussi un américain, un suisse, des israéliens, des chinois, un italien… Je les écoute parler de leurs banalités de touristes qui racontent toujours la même chose : Et d’où tu viens ? Et où tu vas ? Et c’est ton premier voyage en Inde ? Et patati et patata. Toujours le même refrain. Et certains délayent, détaillent et développent des sornettes sans intérêt et l’autre écoute avec intérêt, qui aura tout oublié dans 30 secondes… Je déteste. Ils sont loin d’imaginer les trois heures que je viens de vivre au milieu de cette « Cour des Miracles » si sympathique et si différente de leur propre vécu. D’ailleurs tous ces pauvres gens se sont éclipsé à l’arrivée des touristes, seul le gentil qui a téléphoné vient me voir de temps en temps en me donnant des conseils : tu dois faire comme ci, comme ça, attendre là et pas ici, etc… Il va arriver le bus…

Je dois faire une telle tronche qu’à moi personne n’adresse la parole et c’est tant mieux. Juste un regard intrigué car je semble avoir de drôles de « copains ».

A 17h50 arrive enfin le bus, au lieu de 17h, car l’horaire de 16h15 indiqué sur mon billet était faux. « L’intouchable » avait dit vrai. Ce qui explique l’arrivée tardive des autres passagers qui, eux, et va savoir pourquoi, avaient le bon horaire sur leur billet.

C’est le bus d’une autre compagnie qui est là. Le nôtre a dû avoir un problème. Ils se sont arrangés entre eux.

Les passagers sont surexcités et se ruent dans le bus AVEC LEURS VALISES !!! L’équipage du bus est à cran. Mais non, ne montez pas avec les valises, elles vont dans le coffre. Je suis mort de fatigue. Je n’attends que le moment de m’allonger sur mon semi-sleeper seat. La bouteille d’eau annoncée sur le papier n’est pas distribuée. Je la réclame. On m’envoie balader sèchement : No ! Pas un mot de plus. Enfin nous partons. Mais quelques minutes plus tard, nouvel arrêt. Nouvelle demande d’eau au « conductor » (le contôleur). Nouveau méchant refus. Le chauffeur boit sous mon nez, à la régalade, comme tous les indiens. Je lui montre sa bouteille et dis dérisoirement : tu m’en donnes ? Attends ! Et quand il a fini de boire il me tend sa bouteille. Que dire de plus ? C’est ça l’Inde. Bien sûr, que j’ai bu ! A la régalade aussi, mais comme je n’ai pas la technique des indiens j’en verse autant dans mon cou que dans ma bouche.

Abruti par mes médicaments que je n’avais pas pris la veille au soir comme il se doit, mais durant ma longue attente et sans manger, je sombre dans un sommeil semi-comateux notant juste au passage qu’on roule à tombeau ouvert et que le bus tangue comme un avion dans une zone de turbulences. Je me dis que si le bus bascule et se renverse, je ne bougerai pas, je reste là, et je dors ! Je dors, je dors, je dors, je veux dormir.

Je vous passe les étapes pipi, où ivre de fatigue et de médicament, je manque de tomber. D’abord des marches du bus, puis, en urinant, dans un petit « ravin » avec une mare croupissante au fond. Mais l’ange qui me protège toujours fait encore son boulot et me rattrape les deux fois.

Etape repas où j’engloutis en somnambule un plat de pommes de terre que j’adore et que j’ai appris à préparer, « aloo jeera ».

Je suis vraiment en Inde ! Je suis fatigué, mais je suis heureux.

Je suis en Inde et tout va bien.

Deuxième étape franchie.

Vous suivrez ma prochaine étape, Mandi, dans un prochain article